AstraZeneca prévoit de ne plus construire d’usines en Europe à cause de la politique industrielle américaine
Depuis Washington, Pascal Soriot n’a pas mâché ses mots.
À ses yeux, l’industrie pharmaceutique européenne est sur une pente glissante. Et ce n’est pas une opinion isolée : c’est le PDG d’AstraZeneca qui parle, à la tête d’un groupe de 94 000 salariés dans le monde.
Ce qu’il annonce est simple : toutes les nouvelles usines du groupe seront désormais construites en dehors de l’Europe. Principalement aux États-Unis. La raison est politique et économique.
L’administration Trump menace d’imposer des droits de douane sur les médicaments pour forcer les industriels à rapatrier leur production.
Résultat : les laboratoires promettent des centaines de milliards d’investissements outre-Atlantique. Ces promesses, même si elles restent pour l’instant en grande partie théoriques, montrent à quel point les États-Unis dominent les stratégies industrielles du secteur.
Pendant ce temps-là, l’Europe se replie sur des débats techniques et regarde les trains passer. D’après Soriot, le continent semble avoir oublié qu’un médicament n’est pas seulement une dépense. C’est aussi un outil de souveraineté et un levier de croissance. Et tant qu’on continuera à le voir uniquement comme un coût à contenir, les investissements iront ailleurs.
Le plus préoccupant, c’est que cette tendance ne concerne pas que les médicaments génériques. Les traitements innovants, eux aussi, s’éloignent de l’Europe. Car produire des thérapies à ARN messager ou des anticorps conjugués demande des outils technologiques spécifiques... qui se trouvent de moins en moins ici.
AstraZeneca n’est pas un cas isolé. Son choix illustre un mouvement plus large : le centre de gravité de l’innovation pharmaceutique mondiale est en train de basculer.
Sources : Le Monde - 17 décembre 2025
L’Europe perd du terrain dans la production de médicaments face aux États-Unis, à la Chine et à l’Inde
L’Europe a longtemps été l’atelier du médicament. Aujourd’hui, elle devient un client.
Le constat est brutal : sa part de marché dans la production de principes actifs est tombée à environ 30 %, contre plus de 80 % à la fin des années 1990.
Tout a commencé dans les années 2000. Les gouvernements, soucieux de maîtriser les dépenses de santé, ont durci les négociations sur les prix des traitements. Les laboratoires, en quête de marges, ont délocalisé progressivement leur production vers l’Inde et la Chine, où la main-d’œuvre est moins chère et les contraintes réglementaires plus souples.
En parallèle, les chaînes de fabrication se sont fragmentées, rendant l’approvisionnement plus fragile. Résultat aujourd’hui : 80 % des principes actifs utilisés en Europe viennent d’Asie, selon les données de l’association allemande Pro Generika. Sur certains antibiotiques, il ne reste qu’un ou deux producteurs européens.
Le Vieux Continent s’est accroché à un espoir : conserver l’avance sur les médicaments innovants, plus complexes à produire et jusque-là hors de portée de la concurrence. Cet avantage semble désormais menacé.
La Chine, par exemple, n’investit plus seulement dans le générique. Grâce à des politiques publiques très offensives, elle développe sa propre bioproduction, multiplie les essais cliniques et forme des alliances avec des laboratoires occidentaux. L’objectif est clair : dominer le haut de gamme du médicament, pas seulement sa fabrication à bas coût.
En parallèle, les États-Unis concentrent plus de 50 % des ventes mondiales du secteur, et continuent d’attirer les investissements industriels. Les grands groupes — de Johnson & Johnson à Sanofi — y réalisent désormais près de la moitié, voire plus, de leur chiffre d’affaires.
Face à ces deux mastodontes, l’Europe peine à suivre. Les industriels demandent une revalorisation des prix, jugeant que les traitements ne sont pas suffisamment rémunérés. Les États, eux, opposent leurs contraintes budgétaires.
Le risque est connu : à force d’attendre, l’Europe pourrait se réveiller sans outil de production, ni sur les génériques, ni sur les innovations. Et cette fois, il ne s’agira plus d’un simple décrochage, mais d’une perte stratégique.
Sources : Le Monde - 17 décembre 2025